Après une interruption de sept ans, on reparle de la Franc-Maçonnerie genevoise au Conseil en 1744.
Le 28 février :
« M. Rilliet, Sindic, a rapporté que la Société des Francs-Massons devient nombreuse en cette ville et qu’il y a déjà trois loges, sur quoi ayant vu le registre de ce qui s’est passé en 1736, l’avis a été que sans rien dire à l’égard des étrangers, il y a lieu d’interdire à nos citoyens, Bourgeois, natifs et habitans de tenir aucune loge, ni d’assister à aucune ; par qui qu’elle soit tenue, et de defendre à tous particuliers de louer un appartement pour cet usage ».
Avant d’interdire la Franc-Maçonnerie, ce qui aura lieu le 8 septembre, Gallatin, Trambley et Mallet, auditeurs du Conseil, vont interroger les six genevois qui louent des appartements qui servent de loges aux Francs-Maçons.
Transcription d’après les documents originaux des interrogatoires
(Procès criminel 8339 & 9071, Archives d’Etat de Genève).
Du 13 juin 1744
Sieur Benedict (fils de Sieur Jean Derodon), marchand citoyen âgé de 26 ans assigné et non assermenté déclare, qu’etant d’une société de francs-Maçons avec les Srs Fine, Cassin, Rigaud, Belard, Fol, Taxil, Galline, Vignier, Lianne et Maumary, le père du déclarant voulut bien il y a environ deux mois lui preter deux chambres d’un troisième étage d’une maison située aux rues basses qu’il tient à louage de la veuve Allaret, pour y tenir leur société, mais qu’il y a environ un mois, que le père du déclarant a repris ses deux chambres pour y mettre des marchandises, et que depuis ce tems là cette loge ne subsiste plus séparée des autres qui est tout ce qu’il a à déclarer. Lecture faite a persisté et a signé avec nous.
(Signé) B Derodon fils Gallatin Aud.r
Du même jour
Sieur David fils de feu Sieur André De La Corbiere, Citoyen, Négociant, âgé de cinquante quatre ans, dit et déclare, qu’entre les apartemens qu’il loue dans sa maison, il y en a un situé au second étage sur le derrière consistant en quatre chambres et une cuisine qu’il a loué dès le premier avril dernier à Sieur Jean Nadal, lequel a dit au déclarant que le logement etoit pour une société d’amis, que l’appartement n’est pas encore occupé, que le Sr Nadal a fait faire audit apartement un plafond a une seule chambre et des contrevents a ladite chambre, que le Sieur Nadal n’a point dit au déclarant que l’apartemen fut destiné pour établir une loge Franc-Maçons et que le declarant l’ignore absolument, que cet apartement n’est pas encore occupé (.) Le declarant ignore qui sont les personnes qui composent la société, que la location laquelle il exhibe n’est passée qu’avec ledit sr Nadal seul, que c’est le Sr Nadal qui a fait à ses frais et dépens le plafon et les contrevents cy-dessus désignés qui est tout ce qu’il dit savoir (.) Lecture faite audi Sr De La Corbiere de sa déclaration y a persisté et a signé avec nous
(Signé) David De La Corbiere (.) Trambley Auditeur.
Du lendemain, 14 juin 1744
Sieur Pierre fils de feu Sieur André Jaquier des Collonges au pays de Gex, Imprimeur, âgé de 80 ans, dit et déclare que le 15 janvier dernier il a loué le premier étage de sa maison de l’Ecu de Genève aux Sieurs Barnier, Imbert marchand de soye, Tollot et Jean Itier, car il résulte de la location qu’il exhibe que lorsque ces Messieurs louerent ils dirent au déclarant que c’etoit pour un cercle, mais que dès lors on a dit au déclarant que l’on y tenoit une loge de Francs-Maçons, que le déclarant ne s’en est pas aperceu et n’est pas entré dans le logement dès qu’il est loué, que ce fut le Sr Roch le traiteur ou sa femme qui dirent au déclarant que l’on tenoit une loge de Francs-Maçons dans l’appartement cy-dessus désigné. Qui est tout ce qu’il a dit savoir. Lecture faite audit Sieur Jaquier de sa déclaration y a persisté et a signé avec nous. Ajoutant que personne de la maison ne s’est plaint de ces Messieurs.
(Signé) P. Jaquier Trembley Auditeur
Du 16 juin 1744
Damoiselle Jeanne Marie Bourdillon veuve de feu Sr Jaques André Delor Bourgeois, Marchand âgée de 47 ans assermentée déclare Que la Maison ou elle demeure appartient par indivis avec elle au Sieurs Pinault & Mollet, que celuy cy a loué de la part qui est a lui deux chambres au Premier étage sur le Molard à une société de jeunes gens, que d’abord cela fut nommé un cercle, mais qu’ensuite elle a appris que c’etoit une loge de Francs-Maçons qui s’y est établie, qu’elle ignore les noms de tous ceux qui la fréquentent, & qu’elle ne s’en rappelle que les Sieurs frères Joli, Cassin, Savion, & l’un de ses cousins Bourdillon, Que d’ailleurs ils n’ont jamais occasionnés de scandale, tout se passant tranquilement entr’eux. Lecture faite a persisté & a signé avec nous.
(Signé) Veuve Delor Née Bourdillon (,) Gallatin Auditeur
Du même jour
Sr François fils de feu Sr Jean François Chais marchand chapelier citoyen, âgé de 72 ans assermenté déclare Que dans la maison qu’il habite, il y en a une partie appellée la Tour Dorsiére dont le premier étage appartient en propre au Sieur Châtel Hôte du Coq d’Inde, lequel a loué cet apartement consistant en deux chambres pour l’établissement d’une loge de francs-maçons, que le déclarant a vû les chambres ou ils s’assemblent, lesquelles sont proprement meublées & ayant une espèce de dais pour n’être pas aperçu de l’étage au-dessus, qu’il ne connait pas tous ceux qui fréquentent la ditte loge, qu’il s’en rappelle seulement le Sieur Tournier confisseur Président ou Maître, les Sieurs Lespiault fils, Le Camus, (rajouté dans la marge Pache), Bordier marchand drapier & Guip. Qu’ils peuvent être une vingtaine. Qu’ils s’y trouvent presque tous les jours quelqu’un, mais non pas assemblés en loge, ce qui arrive cependant un fois la semaine, & qu’alors on allume une lanterne dans la montée, Que personne jusqu’à présent ne s’en est plaint de ces assemblées, n’ayant jamais occasionné de scandale, Qu’il n’est arrivé qu’un seul jour qu’à la Réception d’un de leurs membres & ayant soupé à la loge ou divers seigneurs anglois furent invités il s’y fit un peu plus de bruit qu’à l’ordinaire, dont ils envoyèrent faire excuse au déclarant, en lui promettant que cela n’arriverait pas à l’avenir.
Lecture faite a persisté & a signé avec nous J.F. Chais, Gallatin Auditeur
Du 18 juin 1744
Déclaration de Spectable Jean Louis Favre citoyen ancien auditeur agé d’environ 51 ans assermenté déclare qu’il y a environ 4 à 5 mois que la Dame Dufour ayant loué deux apartements du Sieur Pierre Cramer de Brandis dans sa petite maison pour quelques années et ayant voulu en sortir pour aller occuper un apartement plus commode dans la maison Aubert rue neuve pria ledit Sieur Cramer de permettre qu’il loua l’apartement d’en bas à Milord Malpas pour le terme qui luy restoit a faire a quoy il consentit ne sachant pour quel usage, Que depuis il a sceu que Milord tient une loge dans cet apartement pour les francs-maçons, que divers anglois et autres personnes s’y rendent de temps en temps, mais ne sait ce qui se passe dans le dit apartement étant servis par leurs domestiques, n’ayant point aperçu qu’il y ait jamais eu de bruit ni de scandale et n’ayant receu aucune plainte des voisins ou locataires de la maison qui est tout ce qu’il a dit avoir à déclarer.
Répété lecture faite a persisté et a signé
JL Favre, Mallet Auditeur
Le 23 juin, les interrogatoires une fois terminés,
Mr. Le Premier a dit que dès la délibération prise cet an, le 18 février dernier par raport à la société des Francs-Massons on a pris des Informations pour découvrir le nombre de loges, et que Mrs de la Justice aiant fait des recherches à cet égard il se trouve qu’il y a six loges. On a fait la lecture desdites informations et on a mis en délibération s’il y avait quelques précautions ultérieures à prendre, sur quoi on a remarqué que quoiqu’il y ait apparence qu’il ne se traite rien dans cette société de contraire à la Religion et au bien de l’Etat, Il est toujours dangereux de soufrir que de telles sociétés s’introduisent surtout dans un petit Etat comme le nôtre.
Que la promesse du secret qui se fait par les membres e cette société est directement opposé aux règles d’un bon gouvernement oû tout se qui se passe dans l’Etat doit parvenir à la connoissance du Magistrat. Que le mistére que l’on passe et les cérémonies ocultes qui se font dans les loges donnent lieu à bien des raisonnements dans le public et que bien des personnes désirent que le Conseil prenne des mesures rigoureuses pour dissiper cette société. Que les remèdes proposés cy devant n’etoient que palliatifs et que le seul moien de reussir etoit de faire une publication bien motivée et de la porter au Magnifique Conseil des Deux Cents pour en avoir l’approbation et il a été arrêté que l’on prejetteroit une publication portant defenses à tous citoiens, Bourgeois, natifs, habitans et sujets de s’incorporer à l’avenir dans ladite société ni d’y assister et de defendre à tous particuliers de louer leurs maisons et chambres pour un tel usage ni a gens de la ville ni aux étrangers et on a renvoié a délibérer sur les peines qui y seront portées par ladite publication et par raport aux étrangers il a été dit qu’on pouvoit tolérer qu’ils s’assemblassent entre eux dans leur chambres mais qu’il falloit défendre de leur louer aucun apartement destiné à tenir ladite société.
Il ne semble pas que les Francs-Maçons aient pris ces interrogatoires au sérieux puisque l’auteur des Fastes de Genève rapporte qu’en juin 1744 « La principale loge de la société des Francs-Maçons tint une assemblée solennelle au jardin des marchands toiliers, aux Pâquis, où tous les confrères se trouvèrent avec le tablier, les gants, la truelle d’argent, sous la Présidence de Mylord Malpas, Grand-Maître », fêtant ainsi, « au son des hautbois » et publiquement, la Saint Jean d’été ».