Emergence des grades additionnels ou écossisme en Europe

Comme l’Angleterre, la France et l’Allemagne connaîtront au 18° siècle plusieurs niveaux ou centres d’autorité maçonniques, rivaux ou hiérarchiques, phénomènes qui se retrouvera également à Genève et à Zurich. Mais même lorsque l’autorité régulatrice des Grandes Loges semblera respectée, la diversité de l’évolution de la franc-Maçonnerie s’avérera remarquable au cours des décennies postérieures à 1717.

Il y aurait plusieurs raisons. D’abord l’obligation, qui sera de moins en moins respectée, de ne pas coucher les rituels par écrit, aura pour conséquence bien compréhensible – la mémoire humaine est faillible et limitée – une diversité étonnante à l’intérieur d’un même grade. Ensuite les voyages de nombreux Francs-Maçons, commerçants ou militaires, amèneront des contacts entre Frères de nationalités différentes, qui apporteront au gré de leurs déplacements les coutumes de leurs Maçonneries locales là où ils séjourneront. Les guerres amplifieront ce rôle, en coupant parfois pour de longues périodes les loges-filles de leurs « mères ». Enfin les spécificités ou les rivalités régionales et nationales joueront un rôle à l’importance incommensurable.

Telles semblent être les causes de la diversité des grades qui marquera la Franc-Maçonnerie des années 1735-1760. Leur prolifération ne doit cependant pas être surestimée. On sait qu’un même grade fut souvent connu sous des appellations différentes, alors que la même dénomination recouvrait parfois des thèmes de rituels distincts. On ne saurait trop insister enfin sur le fait que la naissance et les transformations de la Franc-Maçonnerie pendant les premières dizaines d’années de son existence, forment un tout qui ne saurait être découpé en domaines étanches les uns par rapport aux autres, que ce soit du point de vue géographique, de rite ou de système, sans risquer de rendre incompréhensible ce qui est encore parfois obscur à bien des égards.

L’établissement de la première Grande Loge, à Londres en 1717, semble avoir répondu à un désir de centralisation, cette Grande Loge se voulant un organe régulateur qui se dota à cet effet, en 1721 et en 1723, puis en 1738, de textes de caractère législatifs. Son autorité mit cependant près d’un siècle à s’affirmer en Angleterre où une seconde Grande Loge rivale fut établie à Londres en 1751. 

Pour cette seconde Grande Loge qui se disait « Ancienne » par opposition à la Grande Loge de 1717 qu’elle qualifiait ironiquement de « Moderne », la Franc-Maçonnerie comprenait non point trois, mais quatre grades, le quatrième étant l’Arc Royal (Royal Arch).

En 1813, les deux Grandes Loges anglaises rivales fusionneront pour fonder la Grande Loge Unie d’Angleterre. Le second des Articles d’Union signés à cette occasion peut sembler obscur pour des esprits cartésiens, mais sa rédaction illustre à merveille l’esprit de compromis cher aux Anglais : « Il est déclaré et proclamé que la pure Ancienne Maçonnerie comprend trois grades et pas davantage, à savoir ceux d’Apprenti, de Compagnon et de Maître, y compris l’Ordre Suprême du saint Arc Royal. Mais le but de cet article n’est pas d’empêcher une Loge ou un Chapitre (de l’Arc Royal) de tenir une réunion dans aucun des grades des Ordres de Chevalerie, selon les règlements desdits Ordres ».

Le cinquième des Basic Principles de 1929, c’est-à-dire des Principes Fondamentaux qu’une Grande Loge doit observer pour espérer pourvoir être reconnue par la Grand loge Unie d’Angleterre, se bornera à exiger qu’une Grande Loge soit souveraine et que son autorité ne soit « ni soumise, ni partagée avec un Suprême Conseil ou une autre Puissance prétendant exercer un contrôle ou une surveillance sur ces degrés (symboliques) ».

Les Francs-Maçons considèrent souvent aujourd’hui que la connaissance et l’organisation des grades additionnels – expression que je préfère à celle, peu heureuse, des « Hauts grades » – doivent être strictement séparées de celles des trois premiers (Apprenti, Compagnon, Maître), aussi appelés grades symboliques. Cette séparation ne semble pas avoir existé aux débuts de la Franc-Maçonnerie moderne, mais est apparue, en France, au cours des années 1760, et, en Angleterre, avoir été propre à la première Grande Loge. Les Loges irlandaises l’ignoreront pendant plus d’un siècle.

Le récit du meurtre d’Hiram, très probablement inventé en Angleterre, est la première d’une longue série de légendes maçonniques. Il constitue l’élément central du grade de Maître, aujourd’hui grade terminal de la Franc-Maçonnerie symbolique mais qui peut aussi être considéré comme ayant été le premier des grades additionnels, car tel que nous le connaissons aujourd’hui, il est infiniment probable qu’il n’existait pas en 1717, lorsque la première Grande Loge fut fondée à Londres. 

Cette légende constitua le point de départ d’une série de grades ultérieurs, ce qui semble logique, car les suites du meurtre d’Hiram posent au moins trois questions. La mort de l’architecte ayant amené la perte de la connaissance d’un mot secret, cette perte était-elle définitive ? sinon, dans quelles circonstances pourrait-on retrouver ce mot ? le meurtre devait-il être vengé ?

Dans ce domaine qui consista à inventer – où à adopter – des grades maçonniques décrivant diverses suites possibles après l’assassinat de l’architecte d’Hiram, la France joua certes un rôle important fût-elle pour autant le pays dans lequel ces grades naquirent, et doit-on, avec un grand nombre d’historiens, lui imputer leur invention ? il ne me semble pas. Les quelques indications qui suivent montrent, à mon sens clairement, que les premiers grades additionnels, qu’ils soient dénommés Maîtres Ecossais ou autrement, apparaissent chronologiquement d’abord en Angleterre et en Prusse. Lorsqu’on en relève ensuite la première mention documentaire en France (et que cette mention précise que leur apparition est récente), au mois de décembre 1743, dans le dernier article des Règlements adoptés par la Grande Loge de France après l’élection à la Grande Maîtrise du comte de Clermont, ce sera pour les rejeter et critiquer ceux qui en ont fait état.

Loin d’être une déviation immuable aux Maçons de l’Europe continentale – en particulier aux Maçons français, comme on l’a très souvent écrit -, la naissance des grades additionnels à celui de Maître semble avoir eu lieu en Angleterre. Une liste manuscrite, qui énumère les loges en activité à Londres en 1733, mentionne une « Loge de Maçons Ecossais » (Scotts Masons Lodge). Le 28 octobre 1735, constituée « extraordinairement » en loge de Maitre, la loge de Nath fit et reçut (made and admitted) dix frères Maîtres Maçons Ecossais (Scots Mastr. Masons). Ces deux faits « documentairement » établis – on en connait quelques autres – indiquent qu’il existait en Angleterre, au plus tard en 1735, un grade qui suivait celui de Maître, et que le mot Ecossais (Scotts ou Scots) faisait partie de son titre. Nos connaissances au sujet de ce Maitre Ecossais pratiqué en Angleterre s’arrêtent là, car son rituel est demeuré inconnu.

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