
Le prologue de Jean
Note Liminaire concernant ces réflexions
– l’approche est interdisciplinaire en croisant les perspectives issues de la philosophie grecque, de la théologie, de l’étymologie et de la symbolique maçonnique.
– la nuance entre “Raison organisatrice” et “Parole créatrice” est pertinente pour saisir toute la richesse du concept.
Quelques “remarques” :
– En prônant une lecture “ouverte et libre” et en rejetant toute “charge religieuse particulière”, le texte pourrait être accusé de vider le Prologue de sa portée doctrinale chrétienne.
– l’appel à des concepts comme la raison et la parole, mais en se rapprochant de la tradition initiatique, embrasse une démarche qui se situe au-delà de la rationalité.
Cette tension pourrait poser un problème à ceux qui cherchent une cohérence rationnelle. En effet, si l’on tente de concilier la science et la foi, il est nécessaire de garder une certaine rigueur intellectuelle, et une interprétation symbolique trop éloignée des faits pourrait susciter des critiques venant de penseurs plus rationnels (comme Kant ou Hume, cités dans le texte).
– Pour les croyants, la vérité métaphysique du texte est fondée sur une révélation divine spécifique, et toute lecture qui se veut détachée de cela risque d’affaiblir le message fondamental de l’Évangile. La liberté interprétative, même si elle est valorisée dans un cadre initiatique, pourrait être perçue comme un danger de subjectivisme dans un texte sacré.
Et surtout, il ne faut donc pas donner l’idée de relativiser le “sacré”, car sans « sacré », point d’initiation possible et je suis d’accord avec René Guénon sur ce point. Or, la notion du “sacré” n’est quasiment plus jamais abordée dans la majorité des loges, pire elle est souvent critiquée dès qu’on en parle. En fait, aujourd’hui tout est fait pour contourner les difficultés. Si je m’en tiens à ce qu’a dit Saint Exupéry à savoir : “l’homme se découvre quand il se mesure à l’obstacle”. Or, s’il n’y a plus d’obstacles, il n’y aura plus rien à découvrir.
Cependant, on persiste depuis quelques années dans l’erreur et on comble alors la vacuité initiatique des Frères par du sociétal à cent sous.
CHAPITRE 1 Le prologue de Jean
Εν αρχή ην ο λόγος = en arkhê en o logos
και ο λογος ην προς τον θεον = kai o logos en pros ton théon
και θεος ην ο λογος = kai théos en o logos
« Au commencement était le logos, et le logos était auprès de Dieu et le logos était Dieu ».
La réflexion sur ce texte est intéressante car la représentation que les Hommes se font du divin – qui est en question dans ces lignes – contribue à structurer de manière radicale la conception qu’ils peuvent avoir d’eux-mêmes préoccupation qui traverse toute la démarche spirituelle.
Le début du Prologue, écrit en grec (ci-dessous en alphabet latin) par Jean l’Évangéliste dit ceci :

Jean 1 :1. In principio erat Verbum… sont les premiers mots en latin de l’Évangile selon Jean, Évangéliaire d’Æthelstan, folio 162 recto, v. Xe siècle.
1 En arkhè en o lógos, kaí o lógos en prós tón theón, kaí theós en o lógos.
Au commencement était le Logos, et le Logos était auprès de (ou tourné vers) Dieu, et le Logos était divin (ou le divin).
2 Oútos ín en arkhè prós tón theón.
Il était au commencement avec Dieu.
3 Pánta di’ aftoú egéneto, kaí chorís aftoú egéneto oudé én ó gégonen.
Toutes choses ont été faites par lui ; et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui.
4 En aftó zoí ín, kaí i zoí ín tó fós tón anthrópon,
En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes.
5 kaí tó fós en tí skotía faínei, kaí i skotía aftó ou katélaven.
Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue.
[…….]
Que signifie cette entrée en matière de l’évangile ?
Quels problèmes nous pose-t-elle ?
Quelles perspectives ouvre-t-elle ?
Sur quel chemin nous emmène-t-elle ?
La dimension herméneutique et la difficulté des interprétations
Notre démarche initiatique est herméneutique.
Les textes peuvent être appréhendés à un premier niveau de sens littéral – tenant compte du contexte de leur apparition – mais aussi à un sens plus élaboré ouvrant sur leur éventuelle dimension métaphysique.
L’initiation nous invite à l’interprétation libre des symboles que nous rencontrons dans ces textes et cette liberté d’interprétation est pour nous essentielle.
Notre démarche est aussi métaphysique et à ce titre, sans tourner le dos à la rationalité de la science et de la technique, elle aborde des thèmes qui nous projettent au-delà de la seule approche rationnelle du réel, du monde et des hommes.
Le Prologue de Jean est un texte religieux classé par l’église romaine au rang des évangiles canoniques avec ceux de Marc, Mathieu et Luc. Il est assuré ainsi d’une autorité doctrinale. C’est un texte de référence interprété par les docteurs de la foi.
Mais c’est aussi un texte métaphysique qui peut être étudié et interprété dans un cadre initiatique hors de toute ascendance théologique particulière.
Les philosophes David Hume et Emmanuel Kant ont disqualifié la métaphysique en tant que mode de connaissance et de savoir objectif.
Mais si Kant dit que la métaphysique n’est pas légitime en tant que instrument de savoir objectif – car il n’est pas possible à l’homme de connaître les choses en soi qui sont au-delà de l’expérience telle qu’elle nous est donnée par nos sens – il souligne en même temps qu’elle reste nécessaire et incontournable, parce que l’homme est un ” animal métaphysique ” (selon la formule postérieure d’Arthur Schopenhauer) qui a posé, qui pose et continuera de poser des questions qui échappent au domaine de la rationalité.
Y a-t-il quelque chose de vrai dans ce Prologue ?
La question de savoir s’il y a quelque chose de vrai dans ce Prologue est une question sans intérêt, car au sens scientifique du terme rien de ce qui est écrit n’est démontré ni prouvé. Comme dit Jean un peu plus loin ” Dieu personne ne l’a jamais vu ” (1, 18) et c’est Jésus son Fils qui l’a fait connaître.
On se trouve donc devant un texte symbolique, à forte charge poétique, maniant les allégories et les paraboles, éminemment interprétable.
Et notre qualité de Franc-maçon nous invite à la lecture symbolique de ce langage qui attend de notre part l’exercice de l’intelligence initiatique. Car les symboles qui sont véhiculés dans ces textes, sous leur apparence fréquemment insolite – et un discours qui souvent ne dissimule que pour mieux dévoiler – nous servent en fait à voir plus clair dans la réalité, la nôtre et celle du monde. Il faut les prendre en entier sans les confronter à cette rationalité critique qui est la dimension d’excellence de tous les savoirs scientifiques, mais dont le déploiement, ici, risquerait de limiter la portée créatrice d’une œuvre qui n’a aucune visée de ce genre.
Les symboles ne veulent pas représenter la réalité, mais la forme métaphorique d’une vérité qui la traverse, et qui parfois l’engendre ; et ils exposent une idée ou une valeur sous une forme la plus souvent poétique dont l’intérêt renvoie à autre chose que leur simple présentation. Comme le dit Paul Ricœur dans son ouvrage La Métaphore Vive, les symboles sont des ” déviances créatives ” que l’on ne peut pas – et que l’on ne doit sans doute pas – traduire dans un langage de pure rationalité, car la vérité qu’elles visent ne peut tout simplement pas ” être dite ” autrement.
Et si le RER fait renvoi à la culture judéo-chrétienne, c’est parce que les mythes et symboles de cette culture sont naturellement et facilement accessibles à notre imaginaire qui s’est fréquemment construit dans la relation – le cas échéant conflictuelle – à ces références culturelles et didactiques, quelle que soit par la suite la pratique – religieuse ou non religieuse – de chacun et de ses croyances en général. Il n’y a pas pour autant de confusion entre le REAA et les textes religieux qui peuvent lui servir de support.
Mais cette lecture symbolique peut aller plus loin encore.
L’herméneutique contemporaine argumente l’idée que c’est au lecteur qu’il revient de compléter l’œuvre à laquelle il se confronte, considérant qu’elle reste inachevée aussi longtemps qu’elle n’a pas rencontré une intelligence et une sensibilité soucieuse d’en tirer la richesse devant éventuellement permettre de la transformer en acte.
Avec l’herméneutique, nous passons ainsi de la ” lettre ” de première lecture, à ” l’esprit ” qui veut en dévoiler le sens caché. Le texte de référence n’est plus alors sollicité en tant que tel, mais comme une œuvre non achevée, projet à réaliser, dessein en voie d’accomplissement et qui va trouver une part de cet accomplissement dans sa mise en perspective existentielle, consciente et délibérément revendiquée.
Lorsqu’on s’attarde un peu sur les différentes traductions / interprétations du Prologue à partir du texte grec de Jean on se rend compte que leurs auteurs / exégètes ne se contentent pas de ” traduire ” littéralement le texte initial et lui donnent de fait un sens qui peut parfois s’écarter de celui d’origine. Ces interprétations peuvent même avoir un caractère polémique.
Louis Segond, théologien suisse protestant, en 1910 traduit “en arkhè en o logos” par “au commencement était la Parole”.
Les exégètes catholiques quant à eux privilégient généralement la traduction par “au commencement était le Verbe”.
C’est le cas du chanoine de la cathédrale d’Amiens Augustin Crampon (édité post mortem en 1904), de la Bible de Jérusalem 1973 et de la Traduction œcuménique de la Bible (TOB) de 1987 qui font autorité dans leur famille spirituelle.
Or le Verbe évoqué dans les interprétations vaticanes et romaines – Au commencement était le Verbe – n’est évidemment pas un verbe qui désigne l’état ou l’action d’un sujet mais ce qu’il est pour la religion catholique c’est-à-dire la deuxième hypostase de La Trinité, Fils de Dieu, entre le Père et le Saint-Esprit, ce qui l’enferme dans une référence théologique déterminée non universelle, le terme hypostase signifiant ici l’accomplissement du divin par la réalisation de son essence.
Cette interprétation tire de fait l’original grec dans une direction particulière, conforme aux principes de la théologie catholique romaine.
Et en effet traduire ” logos ” par le ” Verbe ” – référence parfaitement légitime pour un croyant catholique – nous ouvre à une dimension religieuse, La Trinité et le Verbe étant des dogmes, comme l’Eucharistie ou la Transsubstantiation !
Et ces dogmes, en décalage par rapport aux principes du Rite Ecossais Rectifié, enferment donc le sens symbolique possible du texte et mettent fin à la recherche car alors tout a été découvert.
Je propose donc une interprétation qui ne doit pas être prise pour une vérité ou une certitude mais pour une question de recherche exploratoire.
Je propose de conserver au mot ” Logos ” le sens grec qui est le sien car il est largement assez riche de sens possibles.
“Au commencement était le Logos” vs “au commencement était le Verbe”.
L’interprétation ” en arkhê en o logos “, en grec par ” au commencement était le Logos ” me semble en effet intéressante.
Pourquoi ? Parce que le Logos en grec n’est pas seulement la Parole. Et surtout : il n’est pas le Verbe de l’interprétation catholique romaine.
Comment peut-on dès lors interpréter ce terme ?
On peut reprendre le sens que lui donne le grand helléniste Léon Robin spécialiste de la pensée platonicienne, dans son ouvrage “La pensée grecque et les origines de l’esprit scientifique” (1re éd. 1923). Il écrit : ” Le Logos c’est à la fois la pensée divine qui circule éternellement dans la nature et la pensée humaine mais en tant qu’elle participe à ce courant unique et éternel et perd ainsi son individualité “.
On peut souligner que les traductions usuelles du mot logos dans les textes grecs de cette période sont le plus souvent alignées sur cette ” pensée divine ” citée sous le vocable de Raison et de Parole.
Le respect du texte initial : “En arkhê en o logos” donnerait alors “Au commencement était le Logos – c’est-à-dire à la fois la Raison et la Parole –“.
Et ” kai o logos en pros ton theon ” donnerait ” et le logos était auprès de dieu ” ou ” tourné vers dieu “, les deux formules étant possibles, pour finir par ” kai theos en o logos ” traduit par ” et le logos était dieu ” ou ” était divin “.
En référence à Robin – le Logos est peut-être pour l’intelligence hellénisée de Jean, la Raison organisatrice et la Parole créatrice.
Je propose donc ici de conserver le mot ” logos ” et d’interpréter ” En arkhê en o logos ” par le sens qu’il a en grec de ” Raison organisatrice, Parole créatrice ” autrement dit ” Au commencement était le Logos à la fois Raison Parole ” et de poursuivre par ” et le logos était divin “.
Ce logos est donc symboliquement créateur et il a une dimension ontothéologique car : ” Toutes choses ont été faites par lui ; et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui. ” (V3).
Le logos Raison, Parole. Et Lumière.
Donc le Logos pourrait être symboliquement Raison et Parole.
Mais, point supplémentaire, il pourrait être également Lumière. Pourquoi ?
Dans un article de la ” Revue des sciences religieuses ” (84/4 2010), Françoise Dastur, Professeure des universités (Paris XII et Nice-Sophia Antipolis), rappelle que le mot ” Dieu ” renvoie à l’idée de lumière par sa racine indo-européenne deiwos qui signifie ” lumière du ciel ” ou ” lumière du jour “, racine qui elle-même renvoie au sanskrit devas, au grec theos, au latin deus et au français dieu.
Et cette ” Lumière ” est évoquée dans les versets suivants : ” En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes. ” (V4) et ” Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue. ” (V5).
Idée intéressante pour les initiés que nous sommes car associer Raison, Parole et Lumière ne peut être que très stimulant pour la recherche au RER.
D’autres développements sembleraient encore possibles.
Il y a plus de deux traductions, mais j’en proposerai cinq et je reviendrai sur “Dans le principe”. Toutes ont leur importance par leur signification, et toutes peuvent faire l’objet de développement enrichissant.
1 – la plus connue : “Au commencement” Bible de Segond, Bible de Jérusalem etc.).
Les mots évoquent un début absolu, unique. Avant, il n’y avait rien, tout commence en cet instant. C’est une affirmation quant aux origines du cosmos tout entier.
2 – Celle de la TOB : “Lorsque Dieu commença la création du ciel et de la terre”.
Elle exclut toute spéculation sur les origines. Nous entrons dans l’histoire, lorsque Dieu décide d’entreprendre l’oeuvre de création, sans que nous ne puissions rien dire sur l’avant, ou l’existence même de l’avant.
3 – la traduction d’Ozou : “Au commencement Dieu créa le monde : “En un commencement””
Elle envisage qu’il puisse ne s’agir que d’un commencement parmi d’autres possibles, que nous ignorons. Pour les hommes, l’histoire ne peut commencer qu’avec l’acte créateur de Dieu.
4 – Chouraqui et son “Entête”
Cela laisse entendre que nous sommes au début d’une histoire. L’intérêt n’est pas l’origine, mais ce qui suit ensuite.
5 – Targum Neofiti : “Dès le commencement, la parole du Seigneur, avec sagesse, créa et acheva les cieux et la terre”.
Le premier mot de la Genèse n’est pas seulement traduit “dès le commencement”, mais aussi “avec sagesse, Dieu créa”, ce qui veut dire “avec la Torah”. En fait, tout ce que Dieu décide doit être écrit dans la Torah.
Enfin, je reviens sur “avec le principe Dieu créa”. Or, le principe pour les Juifs, c’est la Loi, mais, pour les chrétiens, il n’y avait qu’un pas jusqu’à la traduction “avec le premier-né Dieu créa”.
Cela affirme, dès le premier mot de la Bible, la préexistence du Fils, sa participation à toute la création.
Or, le “Fils”, c’est l’esprit de l’homme et le “Père”, celui du créateur et non le fils biologique comme se plait à nous le faire comprendre les “gardiens” de l’Église.
CHAPITRE 2 Le « Logos »
Écrit sous cette forme Λ o Γ o ς on y voit le Tout, l’union du ciel et de la terre, de l’ÉQUERRE ET COMPAS !
Du grec ancien λoγος, lógos. Littéralement ce qui « logue », réunit, contient tout. Ce conteneur universel, ce conteneur confondu ou réuni avec son contenu, le tout qui est aussi la forme à la fois primale et ultime du Un, les physiciens l’appellent le «bulk», le corps total des multiples dimensions de l’univers.
Selon les Notions Philosophiques de Sylvain Aurox, logos est l’un des termes qui, dans la pensée grecque, a la plus grande polyvalence (comme dans la pensée juive avec le mot dabar דְבַר, parole) et qui voit très tôt ses emplois spéculatifs déborder son acceptation ordinaire.
Dans un premier sens logos signifie parole (un mot, une mention, un bruit qui court, un entretien, un récit, une composition en prose, des belles-lettres, des sciences, des études, un sujet d’entretien, d’étude ou de discussion). Dans un second sens logos signifie raison, il est la faculté de raisonner, la raison l’intelligence, le bon sens, la raison intime d’une chose, le fondement, le motif, l’exercice de la raison, le compte-rendu d’une justification, l’opinion au sujet d’une chose à venir, la présomption, l’attente.
Le logos est un concept qui apparaît au 6e siècle av JC et qui a été explicité par Héraclite d’Éphèse qui déplorait que « ce logos qui est toujours, les hommes sont incapables de le comprendre ». C’est le code qui nous permet de mettre des idées et des images en relation et de les formuler pour les partager, et les transmettre.
Le logos est à l’origine de la pensée humaine, il est la raison créatrice de sens : « par la parole l’homme parvient à se représenter la réalité, à lui donner un sens ».
La parole est la verbalisation de l’esprit.
Ainsi, ce mot, dans l’usage des juifs de langue grecque, désignait couramment l’homélie synagogale qui, dans le rituel sabbatique, suivait la lecture publique de la Thora dans le but d’actualiser sa signification
(Maurice Sachot, L’Invention du Christ. Genèse d’une religion, Éditions Odile Jacob 2011, p.31 et suivantes).
Jésus fut un homéliaste.
Dans un second sens logos signifie raison, il est la faculté de raisonner, la raison l’intelligence, le bon sens, la raison intime d’une chose, le fondement, le motif, l’exercice de la raison, le compte-rendu d’une justification, l’opinion au sujet d’une chose à venir, la présomption, l’attente.
La raison et l’ordre, la proportion analogique, les Grecs l’appelleront « logos ». Voici la grande conceptualisation grecque, pas celle du rapport simple a/b, mais celle qui intéresse en tant que médiété, celle qui va d’un rapport à un autre, tel a/b=c/d et par substitution peut passer de celui-ci à un troisième rapport et ainsi de suite (le mouvement). Il ne s’agit point de couper quelque chose en part, donc de partager ou de prélever, ce que chacun, généreux ou léonin, sait faire depuis les commencements, mais de construire, pas à pas, une chaîne, donc de trouver ce qui, sous-jacent, stable et glissant, transite le long de son enchaînement. Comme Platon et Aristote, les Stoïciens penseront que le logos pur est parole, intelligence, un accès direct et véritable aux choses, ce que les nombres et leurs rapports peuvent faire. Ainsi, pour Saint Augustin, le terme «verbe» traduit mieux le grec λόγος (logos) que le terme «raison» (ratio), car le verbe signifie le rapport entre Dieu et les créatures (Homélies sur l’Évangile de Jean).
Platon s’inspire de la Thora en écrivant que le monde des idées, le logos, qui est invisible, est à l’origine de l’univers.
La notion de logos est bien antérieure aux évangiles ; cette notion de parole ou verbe-démiurge se trouve déjà dans les spéculations égyptiennes et la traduction de la Bible en grec (la Septante) donne l’occasion de voir comment le logos de DIEU (le MEMAR) est utilisé dans l’Écriture juive, bien avant le temps des Apôtres (St Jean pose le postulat qu’il existe un principe premier et suprême reposant sur la parole et la lumière).
Puisque DIEU est en quelque sorte intouchable, il est nécessaire de fournir un lien viable entre YHWH et sa création terrestre. L’un des liens importants considérés dans la pensée rabbinique antique était le Verbe (la parole, le mot) appelé memar en chaldéen et ma’amar en araméen. Le PIRKE AVOT utilise le mot au pluriel, assara ma’amaroth, pour qualifier les dix paroles par lesquelles fut créé le monde (ne pas confondre mais à rapprocher avec le décalogue, assereth hadibberoth (עֲשֶׂרֶת הַדִּבְּרוֹת), les 10 paroles que sont les 10 Commandements. Leur énoncé est précédé par un verset singulier, Exode 20.1, où il est dit ; « Alors D.ieu prononça toutes ces paroles », seul de tous les versets de la Torah, dont la structure 7 mots et 28 lettres, est identique à celle du 1er verset de la Torah ; « Au Commencement D.ieu créa les cieux et la terre ; Béréchit Bara Elokim Et HaShamayim VéEth HaAréts » (Genèse 1,1). Par cette structuration identique, nous apprenons que la Puissance mise par D.ieu dans Son Acte créateur, a été́ de la même intensité que celle mise dans Sa Révélation.
Secrets de Kabbale Livre 1 : Béréchit par Eric Daniel El-Baze.)
Pour la kabbale Memar (םאםר) montre l’Aleph, l’Intemporel, projeté en un double modèle biologique dans l’univers séparant les eaux d’en haut des eaux d’en bas (les deux ם) avec le souffle/Esprit (rouakh le ר) ; c’est la liaison entre le matériel et le spirituel, simultanément le mot/création (le verbe) et l’univers créé.
Les rabbins ont enseigné que le memar était l’agent du salut. Qu’il s’agisse d’un salut physique (tel que l’Exode à la sortie d’Égypte) ou d’un salut spirituel, Dieu a toujours sauvé par l’intermédiaire du memar, par Sa Parole. « C’est le Verbe en tant qu’Intelligence divine, qui est le lieu des possibles. » (René Guénon)
La doctrine du LOGOS de St Jean, avec l’évocation du « memar », se trouve déjà, tout au long de la théologie juive du premier siècle, dans les targums, ces paraphrases rabbiniques et commentaires de l’Ancien Testament qui commencent à apparaître autour du temps des Apôtres :
codj.fr/sites/default/files/2019-01/Contacts216_JudaismeEtFoiChretienne_LevGillet.pdf.
Rapporté par Annie Besant (La Sagesse Antique, pp. 68-70.), voilà ce que les gardiens de la Sagesse antique nous ont enseigné sur l’origine des mondes manifestés : « à la même source, nous apprenons que le Logos se développe de lui-même en une triple forme : « Le premier Logos, source de l’Être. De lui procède le Deuxième Logos, manifestant un double aspect, vie et forme, principe de la dualité. Ce sont les deux pôles de la nature, entre lesquels sera tissée la trame de l’univers ; vie-forme, -esprit-matière, positif-négatif, actif-réceptif, père-mère des mondes. Enfin le Troisième Logos, intelligence universelle, en qui existe l’archétype de toute chose, source des êtres, fontaine des énergies formatrices, trésor où sont entassées toutes les formes idéales qui vont être manifestées et élaborées dans la matière des plans inférieurs pendant l’évolution de l’univers. Ces archétypes sont les fruits des univers passés, transmis pour servir de germes à l’univers présent »
L’ensemble de la doctrine philonienne du Logos peut se résumer dans les traits suivants. « Le Logos de Philon est d’abord la raison pensante de Dieu concevant les idées types du monde sensible, l’ensemble de ces idées mêmes, la totalité des prototypes divins, et par conséquent l’idée la plus universelle, le type le plus générique à l’image duquel notre monde visible a été créé. Le Logos exprime ensuite l’activité de Dieu dans le monde, c’est-à-dire qu’il est l’organe au moyen duquel Dieu sort de sa transcendance, et à cet égard il est aussi considéré comme la parole qui manifeste la raison divine. Il est l’organe créateur en tant qu’il porte en lui les types et les forces qui s’impriment dans la matière, et en tant qu’il organise le Chaos en distinguant les éléments et en les répartissant avec ordre. Outre cette fonction qu’il remplit à l’égard de la matière, le Logos reste le conservateur du monde créé en sa qualité de force vitale qui pénètre toute chose, qui dirige tout, qui réunit en elle toutes les autres forces, qui est l’âme du grand tout, le lien indissoluble qui retient les éléments à leur place respective, la loi immuable selon laquelle les phénomènes de la nature se manifestent, en un mot, l’harmonie du monde entier, soit au point de vue physique soit au point de vue moral. C’est pourquoi le Logos n’est pas seulement une loi cosmique mais la loi universelle de l’ordre moral, la Providence ou, selon une conception modifiée, le destin » (Henri Soulier 1876, La doctrine du Logos chez Philon d’Alexandrie
theologica.fr/ ! _Patristique&Philosophes/Philon_Alexandrie/La doctrine du Logos chez Philon.pdf).
« C’est cette parole que les Philosophes Chaldéens de Babylone appellent la cause des causes, puisque c’est cette parole, qui produit les êtres, et même l’entendement agissant, qui n’est que le fécond d’après lui, et cela à cause de l’union de cette parole avec le premier Auteur, qui produit véritablement tous les êtres de l’univers. Le Verbe donc c’est l’image de Dieu ».
(Henri Corneille Agrippa, La philosophie occulte : allica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6315516b/f454).
« Il est dit que le Logos, lorsque vint le moment de créer l’univers matériel, entra dans un état de méditation profonde, centralisant son pouvoir de pensée sur les sept centres floraux des sept mondes. Peu à peu sa force vitale descendit du cerveau (qui était le grand monde supérieur) et frappant ces fleurs l’une après l’autre ondula la naissance vers les mondes inférieurs. Quand enfin son feu spirituel frappa le centre le plus bas, le monde physique fut créé, et son feu était à la base de la colonne vertébrale. Lorsque le monde lui reviendra et qu’il redeviendra suprême dans la conscience, ce sera parce qu’il retirera la vie de ces sept centres, en commençant par le plus bas, et la renverra de nouveau au cerveau. Ainsi le chemin de l’évolution pour tous les êtres vivants est d’élever ce feu, dont la descente a rendu possible leur manifestation dans ces mondes inférieurs et dont l’élévation les ramène en harmonie avec les mondes supérieurs » (Manly P. Hall, The Occult Anatomy Of Man).
La reconquête du sens originaire de logos suppose un travail archéologique sur la pensée des présocratiques notamment celles d’Anaximandre ou d’Héraclite qui pensent le logos comme ce qui constitue, éclaire et exprime l’ordre et le cours du monde. Il ne peut être saisi que si nous entrons en dialogue avec lui. Il fonde le discours et le dialogue, et anime la dialectique. Héraclite déplorait que les hommes soient incapables de comprendre la permanence du logos bien que celui-ci soit à l’origine de la pensée humaine. Dans l’antique philosophie grecque, le logos est en fait le principe qui gouverne le cosmos, la source de toute activité, de toute création et génération, notion assimilée aussi par les gnostiques. Cela permet de penser que le Prologue de Jean serait un texte gnostique.
Heidegger conclut que logos n’aurait pas pour signification première «ce qui est de l’ordre de la parole mais, ce qui recueille le présent, le laisse étendu-ensemble devant et, ainsi, le préserve en l’abritant dans la présence». (Extraits du Dictionnaire vagabond en Franc-maçonnerie, éditions Le compas dans l’œil, 2024)
Bien fraternellement.
En conclusion.
Voilà donc, par l’effet du croisement d’une lecture initiatique et symbolique et de la racine étymologique indo-européenne d’un mot – Dieu – par ailleurs saturé de sens théologique, la possibilité de bâtir une interprétation qui s’affranchit de toute charge religieuse particulière – sans contester sa validité dans le champ de la foi – et qui ainsi interpelle par son ambition tous ceux qui veulent pratiquer une recherche spirituelle ouverte et libre.
Elle donne au logos de Jean une dimension à la fois métaphysique et spirituelle par la convergence dans le logos de la Raison organisatrice, de la Parole créatrice et de la Lumière qui illumine les hommes. Peut-être comme le Delta qui est allumé au début de nos Assemblées ?