Rectification de la Discrétion par LAVATER

Les circonstances dans lesquelles la Discrétion fut « rectifiée » par Diethelm Lavater – c’est-à-dire adopta les système templier de von Hund, système qui, entre 1764 et 1768, devait s’intituler Stricte Observance sous l’influence de Johnson jusqu’au Convent de Kohlo – abandonna son titre distinctif primitif et prit le nom de zur Bescheidenheit ou Modestia, ont été obscurcies par des indications imprécises dont le résultat fut d’en rendre la chronologie et le déroulement incompréhensibles.

Le développement de la Stricte Observance en Suisse, à partir de la fin de l’année 1772, sera considéré en détails au chapitre 4. 

Mais il est nécessaire d’en retracer ici les débuts à Bâle et à Zurich, en raison de leur influence sur le destin de la Discrétion. Ces débuts ont pour acteurs principaux Diethelm Lavater, un jeune étudiant en médecine, et Andreas Buxtorf, un négociant et Ratsherr bâlois. En arrière-plan, l’un des plus importants membres de la Stricte Observance en Allemagne, Johann Christian Schubart, dont l’influence considérable s’exercera à distance, au moyen de sa correspondance avec Lavater.

D’Allemagne où il avait fait des études de médecine, Diethelm Lavater était rentré à Zurich le 2 juin 1767. Il avait alors vingt trois ans. Initié à Erlangen en 1765, il avait reçu l’année suivante les IV° et V° grades de la Stricte Observance. Schubart l’avait reçu Armiger (écuyer) dans l’Ordre Intérieur, le 21 avril 1767, à Leipzig (Schröder) rapporte que Lavater avait insisté pour recevoir rapidement ce grade, en raison de son prochain retour à Zurich, mais que sa réception le déçut, et qu’il le laissa savoir). De 1767 à 1772, Lavater ne semble pas avoir eu d’autre activité maçonnique que sa correspondance, notamment avec Andreas Buxtorf. On ne sait pas ce qui amena, au mois de février 1768, les deux Francs-Maçons suisses à s’écrire. De 1768 à 1778, ils échangeront une soixantaine de lettres. Ne serait-ce que par le truchement des idées qu’il exposera à Lavater, Buxtorf exercera une influence certaine sur les débuts et la diffusion de ce qui deviendra la Maçonnerie rectifiée en Suisse.

Dans la première lettre dont l’existence soit connue, datée du 20 mai 1768, Buxtorf annonce à Lavater l’existence d’une loge qu’il a fondé à Bâle, dont les Constitutions lui ont été accordées par la loge zu den drei Disteln (aux trois chardons) de Francfort sur le Main, loge qui avait été fondée par Schubart. Par cette loge bâloise, nommée Libertas, le système templier ou Stricte Observance de von Hund, avait pris pied en Suisse. Le 28 avril 1769, Buxtorff écrit à Lavater qu’il a amené à L’Ordre trois Frères bâlois (dont Peter Burcard ou Burckhardt) qui ont été reçu à Francfort, et ajoute : « Nous sommes maintenant cinq, ne pourrions-nous pas bientôt édifier l’Ordre ici, et pour faciliter les choses, permettez-moi de vous considérer comme notre chef en tant que Frère le plus ancien ». La même idée réapparait le 20 février 1770 : « Pour une fois, ne pourrions-nous pas, nous Suisses, nous Frères suisses du Saint Ordre, sincères et honnêtes (wir redlich aufrichtigen Schweitzerischen H. O. Br. Br.), qui sommes maintenant au nombre de six, travailler pour notre compte ? ». Buxtorf fit ensuite un voyage à Londres, et sa lettre du 30 novembre montre qu’il n’avait pas rapporté une bonne impression des loges anglaises : « Celui qui fait le plus de bruit dans la loge et qui se soûle avec le plus de punch, est considéré comme le plus éclairé et celui qui défend le mieux la liberté maçonnique britannique. Les travaux ne les intéressent pas le moins du monde, seules les loges de table leur paraissent dignes du plus grand respect ».

Une première allusion à la nouvelle loge de Zurich et aux Genevois qui l’avaient fondée, se trouve dans la lettre que Buxtorf adresse à Lavater, le 25 février 1772 : « Je me permet de soulever de nouveau ma vieille question de savoir si on ne devrait pas établir une loge unique (alleinige) en Suisse ?… Vous connaissez les difficultés pour obtenir (erhalten) une Préfecture ! Qui pourrait l’installer ?… Le mieux serait que nous commencions seuls, par nous-même… Nous sommes ici quatre, avec vous mon très précieux Frère, cela fait cinq. Combien doit-on être pour obtenir une Préfecture, je l’ignore… Vous me dites avoir rencontré de dignes Frères de valeur dans votre loge ». Je n’en doute certes pas, mais mon très cher frère il est toujours nécessaire de faire un choix, et l’esprit remuant (unruhige Denkungsart) des Genevois ne conviendrait pas particulièrement à mon plan. Parlez avec eux pour savoir s’ils accepteraient d’être rectifiés de se décider pour le rituel allemand. Ils seraient alors proposés dans ma loge, et on établirait une étroite relation réciproque. Je vous enverrais l’Acte de soumission, et si tout marchait, vous seriez choisi comme Vénérable et les deux Frères, au moyen d’une patente qui serait établie par la loge d’ici. »

Le 14 mars 1772, les intentions de Buxtorf se précisent : « Vous me confiez le rôle difficile d’établir un plan… Bien sûr que la révélation de notre secret, à savoir le rétablissement de l’Ordre templier, est une absurdité (Unding), en particulier pour nous et pour tous ceux qui ne sont pas catholiques… Je vois mille difficultés à dissimuler d’autres buts universels sous le manteau de la Maçonnerie. On ne peut rien y cacher d’autre que la religion et la vertu. Le premier stade se rencontre dans un grade de la Maçonnerie française, celui de Rose Croix, dont le tapis représente un crucifix – et pour mener là une société, il n’est guère besoin de la Maçonnerie. Si vous vouliez lui imaginer un but qui ne devrait convenir qu’aux Suisses et n’être pas général, alors il en est un qu’on pourrait introduire, qui serait élevé, noble, et dans l’image de la liberté comme le fondement de notre pays indépendant où elle commence à être singulièrement méconnue, et je serais mille fois plus ravi d’être introduit dans le Saint Ordre par un membre de la Confédération Helvétique que par un Templier. Mais ceci ne conviendrait que pour la Suisse, car à l’étranger la liberté n’est ni recherchée ni appréciée. Cinq grades me paraitraient amplement suffisants. Mais que faire avec nos instructions ? Il faudrait les refondre complètement… Je vous envoie ci-inclus l’Acte de Soumission qui a été signé par tous nos Frères d’ici, qui se sont fait rectifier. Si vous le trouvez utilisable ou adéquat pour le but que nous poursuivons, servez-vous en à votre guise. Tout membre du Saint Ordre est habilité à opérer une rectification ».

Après avoir mentionné l’alchimie dans sa lettre su 1 mai 1772 (« Je respecte l’alchimie et suis convaincu que de nombreuses et utiles découvertes ont été effectuées grâce à elle, mais ne pense rien de bon de la transmutation »), sans doute parce que ce thème a été abordé par Lavater dans sa lettre précédente, Buxtorf revient à son idée de créer une loge suisse « pour lier plus étroitement les Frères Suisses » et ajoute : « Votre lettre reçue hier me laisse constater avec déplaisir l’état d’esprit différent qui règne chez vos Frères de là-bas (Zurich). Au nom de Dieu, laissez partir quiconque ne désire pas instamment se faire rectifier. Par ailleurs, description que vous me faîtes d’une initiation ne me donne pas d’eux une bonne impression. Mais en ce qui concerne les vrais et dignes Frères dont vous me parlez, ce serait dommage de ne pas encourager leur aspiration vers la vertu. Si vous pensez pouvoir ériger une loge avec eux et faire du bon travail, ne perdez pas de temps. Je vous envoie ci-joint les réceptions aux quatre premiers grades et le dessin du tapis… ».

Entre temps, Näguelin et Locher, respectivement Vénérable Maitre et secrétaire de la Discrétion, avaient écrit aux Frères de L’Union de Francfort, le 1 avril 1772, une lettre leur annonçant qu’ils avaient reçu une patente de la Grande Loge de Genève depuis plusieurs mois. Les Zurichois mentionnaient que quelques Frères qui ne faisaient pas partie de leur loge, adeptes du nouveau système, les avaient invités à y adhérer, mais les membres de la Discrétion, ayant eu l’impression que ce système était défectueux et, de surcroît, contraire aux lois et aux vrais buts de l’Ordre, avaient décidé à l’unanimité de ne jamais abandonner leur propre système. Ils priaient les Frères de l’Union de bien vouloir leur indiquer les raisons pour lesquelles, après une expérience identique, ils avaient, eux aussi, décidé de ne pas adhérer à la Stricte Observance.

Moins de trois mois après avoir écrit cette lettre, la discrétion aura changé sa position de manière radicale, puisque le mercredi 17 juin, le Vénérable Maître Näguelin convainc ses Frères d’inviter Lavater à prendre la parole devant eux, la semaine suivante. Le discours prononcé par Lavater à cette occasion n’est cité par aucun historien. J’en ai retrouvé le texte dans un petit recueil publié en 1870 par le musicien Christoph Kaiser. A moins de vingt-neuf ans, Lavater fait preuve d’un incontestable talent d’orateur et d’une habileté considérable, à en juger par le résumé ci-dessous.

A ces Frères de la Discrétion dont certains le connaissent déjà puisqu’il avait visité leur loge en février, une fois Vernet rentré de Genève, il déclare apprécier l’honneur qui lui est accordé de parler en leur présence. Il les aime et les admire d’autant plus que c’est grâce à eux que « notre Saint Ordre peut fleurir à nouveau dans notre chère partie ». Cet Ordre, il le décrit sous des couleurs infiniment attrayantes, mais déplore qu’ils soient en butte aux attaques et aux critiques, que tant de ses membres ne soient pas conscients de sa valeur véritable, et que si nombreux -peut être la majorité- soient les Frères qui ne demandèrent à en faire partie que par curiosité, ou même par intérêt personnel.

Certes, il y a ceux qui souhaiteraient connaitre les véritables secrets de l’Ordre. Hélas, ses secrets ont été oubliés. Pire encore, ses cérémonies furent mutilées. Le simple fait qu’elles soient si différentes d’une loge à l’autre, constitue la preuve que l’Ordre a perdu aujourd’hui sa pureté originelle. La seconde preuve, on ne sait plus en expliquer les symboles. Ce destin est celui de toute science, de tout ordre politique, et même de la Sainte Religion. Comme il serait souhaitable que des Frères comme eux, qui souffrent de cette situation, qui auraient les moyens nécessaires pour purger l’Ordre de ses scories et lui rendre sa splendeur, puissent voir la vraie lumière et acquérir la certitude qu’une fois placés sur la voie véritable, ils parviendraient à en connaitre les secrets. Cette lumière, – Lavater dit faire cette déclaration sans le moindre orgueil – Il l’a reçue. Illuminé par elle, il est parvenu au point le plus intime du sanctuaire. Il voit les Frères auxquels il s’adresse, sur le chemin de l’erreur : plus ils avancent, plus ils s’éloignent du but qu’ils s’étaient proposés. Ne devraient-ils pas le leur dire, leur tendre une main secourable, s’ils lui demandaient de les mener vers la vraie lumière ? Tel un riche avare qui refuse de partager ses trésors avec ses concitoyens, il se sentirait coupable du crime le plus atroce, s’il s’y refusait. Ayant ainsi ouvert son cœur et suffisamment accompli son devoir, il ne cherche rien de plus. C’est désormais à ses auditeurs de décider de leur destin. Trois voies s’offrent à eux. Continuer sur le même chemin, et rien ne leur fera défaut puisqu’ils ne cherchaient rien. Mais si ce qu’ils viennent d’entendre les a convaincus, s’ils ont pris conscience de l’imperfection de leurs travaux, s’ils souhaitent davantage de lumière, qu’ils le lui disent. Il n’épargnera aucun effort pour dessiller leurs yeux. Il a cependant le devoir de les avertir : l’acquisition de la vraie lumière va de pair avec une soumission totale, une obéissance absolue envers les supérieurs de l’Ordre. Les secrets qui leur seraient confiés, pourraient peut-être les décevoir. Il les prévient, afin de ne pas s’exposer un jour à leurs reproches. Si cet avertissement les décourage, alors, il leur reste un dernier choix, le meilleur peut-être : cesser leurs travaux maçonniques, tout en continuant à s’aimer comme des Frères, à pratiquer les vertus morales, et à devenir de meilleurs citoyens et de meilleurs chrétiens. Il évoque cette dernière voie, parce qu’il sait qu’il est préférable de ne pas travailler du tout au sein de l’Ordre que d’y travailler mal. Qu’ils soient en tout cas persuadés que tout ce qu’il vient de leur dire, a pour seule source l’amour fraternel qu’il éprouve à leur égard.

Le succès de ce discours fut immédiat. Trois semaines plus tard, « le 15 juillet, Lavater réunissait les Frères Ecossais Näguelin, Conrad Ott et Caspar Zeller (respectivement Vénérable Maître, 1er Surveillant et Trésorier de la discrétion), leur communiquait les connaissances qui leur faisaient défaut, puisqu’ils n’avaient pas été reçus Ecossais dans la Stricte Observance, leur faisait prêter serment selon le nouveau rite, et décidait avec eux de l’organisation et des bases financières à donner à la loge et à la loge écossaise ». Le surlendemain, 17 juillet, la discrétion décidait d’adresser une délégation composée de ses deux Surveillants à Lavater pour le prier d’accepter le 1er maillet de la loge.

D’après ce qu’en cite Boos, la correspondance entre Lavater et Schubart avait commencé un mois plus tôt. Tout en soulignant qu’elle est « du plus vif intérêt pour l’histoire de la Stricte Observance », Boos n’indique qu’en passant que Schubart avait quitté l’Ordre depuis 1768 (décision annoncée publiquement dans une lettre circulaire, datée du 6 juin 1768), ce qui rend d’autant plus remarquable l’influence qu’il va maintenant exercer à distance sur le destin de la discrétion.

Le 22 juin 1772, Lavater, reprenant plusieurs idées contenues dans les lettres de Buxtorf, avait demandé conseil à Schubart pour fonder une Préfecture à Zurich, et l’avait prié de lui adresser les rituels des 5° et 6° grades, en lui indiquant qu’il y avait six Frères appartenant à l’Ordre en Suisse, dont les cœurs étaient remplis de zèle et de droiture. Lavater s’adressait à lui, Schubart, puisqu’il s’était engagé à ne pas recevoir de Frères dans l’Ordre sans son consentement. Lavater ne recevra la réponse de Schubart, datée du 18 juillet 1772, qu’après le succès de son opération zurichoise.

Schubart assure son correspondant de son soutien, et la teneur de sa lettre ressemble de manière étonnante à celle du discours que Lavater avait tenu un mois plus tôt devant les membres de la Discrétion. Schubart feint de placer Lavater devant un choix. Souhaite-t-il la création d’une Préfecture relevant de la VII° Province, avec pour corollaire l’obligation de payer des contributions affectées aux dépenses des princes ? « Voulez-vous, mon Frère, vous et vos Frères, dépendre de ce Heermeister (von Hund), vous trouver sous sa souveraineté, vous engager à lui obéir aveuglément, sans restriction et à lui payer des redevances, alors je vous conseille de ne vous adresser qu’à lui ». Ou bien « voulez-vous une préfecture bien organisée par moi, totalement libre et indépendante, en harmonie avec votre situation nationale », sans la moindre obligation financière à son égard ? il ouvre à ce tout jeune homme les perspectives d’un avenir immense : établir par la suite une autre Préfecture à Berne, Genève ou Bâle, ce qui permettrait la création d’un Sous-Prieuré. Une fois réunis douze Frères dignes et expérimentés, il deviendrait possible de créer une Province dont Schubart est prêt à le nommer Grand Maître Provincial – au cas ou Lavater préfèrerait un autre Frères pour cette dignité, Schubart nommerait Lavater au moins Maréchal de l’Ordre ou Prieur. Outre la Suisse, cette Province qui serait plus régulière que la VII°, engloberait toute l’Italie…

Le 2 septembre, seconde réunion de la loge écossaise, au cours de laquelle Salomon escher est reçu Ecossais, et devient Secrétaire, remplaçant ainsi Locher qui restera à l’écart du nouveau système jusqu’au mois de janvier suivant. Enfin, le 23 septembre 1772, a lieu l’ouverture de la nouvelle loge symbolique, sous la direction de Lavater. Son procès-verbal, signé Escher et rédigé en allemand, commence ainsi :

« Après que notre Vénérable Maître actuel, le Dr. En médecine Diethelm Lavater, ait cherché à convaincre chacun d’entre nous de la mutilation, de l’imperfection de nos travaux, et de l’insuffisance de la lumière que nous avions jusqu’à présent, et nous ait assuré qu’il possédait une meilleure lumière qui était véritable, remontant aux temps immémoriaux, et non obscurcie, après qu’il nous ait exposé que nous avions le choix entre interrompre nos travaux ou bien les continuer selon les antiques et véritables règles, auquel cas il était prêt à nous prêter son assistance, nous avons décidé, après mûre réflexion, de demander à notre Vénérable Maître d’alors (Näguelin) de bien vouloir dûment prier le Vénérable Maître Lavater de nous procurer cette lumière…malgré ses multiples occupations, le Frère Lavater a eu la bonté d’accepter la direction de notre loge… et décida que l’ouverture de la loge d’Apprenti, selon la vraie lumière de la Stricte Observance, serait fixée au 23 septembre… Dans un discours circonstancié qu’il nous a alors tenu, il a fait le rappel de tout le passé de la Rectification, considéré les devoirs essentiels d’un Vénérable Maître, ceux des Frères en général et ceux des Officiers en particulier, il a décrit l’idée que l’on doit se faire de la Maçonnerie… et pour cela, il l’a comparée avec un tableau historique… ».

 

Ces derniers mots permettent d’identifier le discours prononcé par Lavater le 23 septembre 1772, à l’occasion de cette première loge tenue selon le système templier, comme étant le second que contient le recueil publié par Kaiser en 1780, qui est intitulé « Rede bey Gelegen heit einer Rektifikation, von dem S.E.M. v. St. D.L.M.D. (Diethelm Lavater, Dr.Med.) ». Lavater y rappelait les évènements des trois derniers mois, et comment les membres de la loge avaient pris conscience du fait :

« Qu’il ne possédaient qu’une lumière trop obscure… pour atteindre les secrets de la Franc-Maçonnerie…, que lui, Lavater, était en mesure de leur apporter ce qu’exige la nature des choses…, et qu’ils avaient pris la décision, au cours de l’une de leurs dernières réunions, de le prier solennellement de leur procurer cette lumière meilleure. Cette demande, il ne s’était pas senti en mesure de s’y dérober, et avait pris l’engagement de leur transmettre cette lumière, une fois qu’ils auraient signé l’–, ‘…) c’est-à-dire qu’ils se seraient engagé à conserver cette lumière transmise au cours des siècles dans sa pureté primitive (…) et de (n’en parler) à personne… ils ne s’étaient pas contentés de se lier par ses engagements, mais ensuite, en loge, ils l’avaient nommé pour leur Maître, et ce vœu lui avait été transmis par les Respectables Frères O(tt) et S(chultess).

Conscient de ses faiblesses, du peu de temps dont il dispose, Lavater a néanmoins considéré cette invitation avec sympathie (…) il se sent rassuré à la pensée qu’une loge possède trois grandes lumières, qu’elle n’est pas seulement éclairée par la soleil, mais également par la lune et les étoiles qui, bien que recevant leur éclat du soleil, ne brillent jamais autant que lorsque celui-ci n’est pas visible (…) Lavater remercie le trésorier (Caspar Zeller) pour la fidélité dont il a fait preuve, le nouveau Secrétaire E(scher) qui a montré tant d’amour pour la Maçonnerie (…) si tout les Frères l’aident de toutes leurs forces, alors Lavater ne tremblera plus, face à sa propre faiblesse (…) il abuserait de la patience de Maçons si expérimentés, s’il voulait leur décrire les avantages de la Maçonnerie, avantages dont ils sont déjà intimement convaincus.

Il va pourtant leur donner une clef qui pourra leur servir à atteindre ses secrets (…) Si l’on comprend bien la Maçonnerie, on peut la comparer à une peinture… Un bon tableau est une joie pour l’œil d’un expert… mais l’observation d’un tableau historique réussi incite celui qui le contemple à rechercher d’autres admirateurs, d’autres connaisseurs, pour l’admirer ensemble avec eux… Ainsi naîtra entre eux l’amitié la plus forte, en raison de l’identité de leurs buts et de leurs efforts… La Franc-Maçonnerie constitue de même un tableau historique, représentant des évènements multiples qui recouvrent plein de secrets… Joie pour le sens, guide pour la sagesse et les vertus, école pour l’amitié. Recouvre-t-elle encore d’autres buts, en science secrète ? Lavater n’abordera pas ce thème aujourd’hui. Sapientibus sat (cela suffit pour ceux qui savent). Il est déjà allé trop loin.

 

On n’a guère de mal à s’imaginer l’état d’esprit des Frères qui écoutaient ces paroles aussi mystérieuses que profondes.

 

Malgré ces bouleversements, la discrétion (qui ne semble pas avoir fait part du changement de son titre à ses Frères genevois) n’en demeurera pas moins confédérée à la Grand Loge de Genève. Elle lui adressa une lettre annoncée en Grand Loge par Vernet, le 16 février 1773, « et comme elle est en allemand on l’a chargé de la traduire & il sera convoqué une assemblée extraordinaire pour en faire lecture ».

Le 12 mars suivant, après lecture, la Grande loge chargera Vernet de préparer une réponse qui fut transcrite sur le Registre sous la date du 23 mars. Cette réponse est d’autant plus intéressante qu’elle contient le reflet – peut-être nuancé d’une teinte d’ironie – du portrait de Lavater que les zurichois leur avaient adressé, auquel les Genevois décrivent, non moins élogieusement, leur nouveau Grand Maître Jean-Pierre Barbezat : 

« Très Vénérable Maître, Très chers frères officiers & membres de la Respectable loge de St Jean de Jérusalem ditte la Discrétion de Zurich

Salut par Trois fois trois avec tous les honneurs Augustes & Mystérieux usités parmi nous.

C’est avec le plaisir le plus vif que nous avons receu par notre chef frère Vernet une missive de vôtre part puisqu’elle nous apprend la continuation de vôtre Zèle maçonnique du quel nous n’avons jamais douté – il se trouve réchauffé par la présidence d’un chef dont les brillantes lumières capables de se répandre sur tout le globe, doivent nécéssairement éclairer vôtre loge d’une manière Extraordinaire. – Nous vous félicitons de tout nôtre cœur de la possession d’un si pretieux joyau. & ne saurions trop vous exhorter à suivre invariablement Ses sages leçons afin que par son moyen & celuy de vos genereux efforts vôtre loge devienne le temple de la Vertu, le modelle de l’Univers Maçon & l’admiration du Prophane – Nous avons fait prendre régistre par nôtre Secretaire de l’Election de vos Officiers & vous prions de nous faire parvenir la liste de tous vos membres, pour la joindre à celle des autres Loges Confédérées. – Nous ne pouvons qu’approuver la résolution que vous aves prise de vous servir dans le Travail de vôtre langue Maternelle, nous vous fairons cependant une petite reflexion en passant c’est qu’à l’Exemple des Illustres Loges de ffort (Francfort) vous pourriés quelque fois suivant les occurrences vous servir de la française, n’ayant rien à vous prescrire suivés les impressions de vôtre sagesse pour le plus grand bien & la propagation de l’art royal – Nous vous dirons seulement que comme vous possédés tous très bien le français vous nous fairiés beaucoup de plaisir de nous écrire en cette langue, attendu que peu d’entre nous comprennent l’allemand & que tous les Ouvrages perdent beaucoup à la Traduction. – 

Nous remarquons que vous avés omis de nous donner les noms de l’Ancien Maître & de l’Orateur  (;) quelques-uns de nos Confédérés joignent encor à ceux là un Maître de Cérémonies, mais ce sont des choses habituelles qui ne se prescrivent point & sur lesquelles chaqu’un suit ses idées (.) Nous vous accompagnons cy joint une copie de nos règlements primitifs aux quels vous verrés qu’il a été fait quelques changements dont il est necessaire que vous soyés instruit (.) Le cher frère Grosjean nous ayant fait part de sa retraitte, nous vous prions de nommer un Collegue pour le frère Vernet qui comme vous voyés est devenu secretaire pour cette année. Ne doutés point Tres chers frères que la considération que nous portons à votre Député ne soit entrée pour beaucoup dans cette Election.

Nous avons eu cette année l’avantage d’admettre deux nouvelles Loges à la confederation, ce qui nous flatte d’autant plus que c’est le seul moyen de parvenir au but tant désiré & et vers le quel toutes vos vues paraissent portées, de réunir le travail, resserer l’union & bannir toutes les Erreurs qui par le Laps du tems pourraient avoir pris pied dans la Fraternité.

Si jamais la Grande Loge doit prendre un Lustre au-dessus de tout ce que l’Esprit humain aurait pû prévoir c’est actuellement qu’elle a pour Chef le plus Vertueux le plus Zélé & le plus instruit des Maçons – Ses Lumières transcendantes sont fondées sur une étude suivie de l’Art Royal & renforcée par plusieurs voyages qu’il a faits en Angletterre en Allemagne & en France dans la seule vue de Consulter les prémiers Maitres de l’Europe pour puiser des connaissances qui peuvent à peine être retenues dans les étroites bornes de l’esprit humain – Son regne que nous desirons qui soit long sera toujours trop court pour opérer les grandes choses qu’il médite. Mais une Lumière qui part de l’Occident entretient l’Espérance dans nos cœurs, le Zèle et le Discernement de tous nos membres nous tranquillise et nous flatte pour la prochaine Election d’un choix analogue à nos désirs.

Nous souhaitons Très Chers frères que pareillement dans toutes vos Elections, le Grand Architecte de l’Univers, vous assiste de sa profonde sagesse pour que la Pluralité des voix se réunisse sur les Tetes les plus capables de gouverner, & de faire Régner parmi vous l’union, ce prétieux présent que la Divinité fit à l’Age d’Or – Nous en recevrons toujours la Nouvelle avec Joye car ce qui viendra de vôtre part nous sera sans cesse très pretieux & nous en fairons tout le cas qu’exigent la ferveur & le Zêle avec le quel vous travaillés nos Sacrés Mistères.

Recevés nos Vœux sincères pour la constante prospérité de vôtre Loge & celle de vos personnes & croyés nous de cœur

Très Vénérable & Très Chers frères

Vos dévoués & affectionnés frères Les Membres de la Grande & Suprême Loge de St Jean de Genève

De par la Grande Loge

Vernet Secretaire

 

Par le même courrier, la discrétion de Zurich recevait deux autres lettres de Genève, également datées du 23 mars 1773, dont les originaux se trouvent dans les archives de Modestia cum Libertate. L’une de Vernet, en sa qualité de Vénérable de la Loge les Amis Unis, adressée à tous les membres de la Discrétion ; l’autre du Secrétaire des Amis Unis à son homologue zurichois. Ces deux lettres inédites apportent des renseignements forts utiles.

 

Vernet accuse réception de la lettre de Näguelin, désormais premier Surveillant, et remercie la Discrétion pour la confiance qu’elle lui témoigne en le nommant son député auprès de la Grande Loge de Genève. Il informe ses Frères du résultat des élections des Grands Officiers en date du 15 janvier précédent, dont on a vu plus haut le résultat d’après le Registre, et les commente ainsi : « Nous pouvons nous flatter d’avoir acquis un Venerable (Grand Maître, Jean-Pierre Barbezat) dont le Zèle & les Talents sont au-dessus de ce que j’en pourrais dire – l’ancien Venerable (César Valier) le soutiendra surement dans ses travaux etant un Maçon très éclairé, les Surveillants (Alexandre Girard, Louis Palay) sont des Colomnes inébranlables par leur fermeté, l’Orateur (Cesar Chossat) est un second Demosthénes, le Trésorier (Michel Audeoud) confirmé pour la troisième fois, ne réunit pas tous les suffrages sans les avoir mérités – Sous de tels conducteurs l’Edifice ne peut qu’etre solide & apuyé sur la Vertu & la Maçonnerie reprendra un nouveau lustre – Quant à moy comme je ne dois ma place (de Grand Secretaire) qu’à la considération que l’on a pour vous (,) je reunirai tous les efforts dont je suis capable pour répondre à ce qu’on en attend ». Vernet évoque la lettre de la Discrétion (du 24 novembre 1772), écrite en allemand, dont il a fait part à la Grande Loge, les 16 février et 12 mars précédents. Il demande que la Discrétion veuille bien nommer un second représentant auprès de la Grand Loge, « car la loge de Constantinople, quoique très éloignée, a aussy deux députés ».

Puis après avoir mentionné que « c’est dans le mois de novembre qu’est actuellement fixée l’Election de nos Officiers » (ceux de la loge de Vernet, les Amis Unis), il ajoute « nous avons eu le plaisir de posséder icy le frère Ambouguer membre de la respectable Loge de l’Union de Francfort sur le Meyn – il parait avoir été assez satisfait de notre travail & nous a fait part que plusieurs Loges d’Allemagne s’étaient réunies sous le nouveau Sistéme & se flattaient par ce moyen de resserrer les Nœuds de la fraternité. Nous l’avons prié à son retour de prendre d’exactes & amples informations dont il a promis de nous faire part. j’auray soin de vous le communiquer, car tout ce qui interesse l’avancement de notre Art Royal doit intéresser tous les Véritables Maçons. Si vous avés découvert quelque chose de pareil & que vous ayés accédé à quelque proposition (,) voudriés vous bien en faire part à ma loge pour qu’elle puisse en opiner & voir ce qu’elle aurait à faire – dans peu j’auray l’aventage de travailler sous vos yeux & je seray mëme chargé de prendre avec vous quelques arrangements relatifs aux santés de nos loges réciproques – en attendant je ne cesse d’adresser au Grand Architecte de l’Univers des vœux sincères pour la constante prospérité de vôtre loge & celle de tous ses membres, je me recommande à la continuation de leur bienveillance & demeure avec un inviolable attachement(,) Très Vénérable & Très Chers frères (.) Votre Très devoué & affectionné frère Vernet (.) à l’Orient de G : le 23 ;3 ;1773 »

Jean Charles Joly, Secrétaire des Amis Unis, commence sa lettre adressée « Au très féal Frère Escher, Secretaire de la Venerable Loge de St Jean ditte la Discrétion A Zürich » en écrivant « toute notre loge est consternée de votre silence ». En effet, il n’a pas reçu de réponse à sa lettre du 20 novembre, dans laquelle il demandait de recevoir « le Tableau des Membres et Officiers » de la Discrétion. Nous apprenons à cette occasion que tous les membres de la discrétion sont « membres honnoraires » des Amis Unis. Pour inciter les zurichois à lui répondre, il insère dans sa lettre la liste des Officiers et des membres de sa propre loge, et grâce à cette excellente idée, nous possèdons l’unique Tableau connu d’une loge de la Grand Loge de Genève (voir Tableau 5).

Le 14 octobre 1773, la Grande Loge établissait le certificat N° 168 « pour le frère Jean Jacques Albrecht receu aprentif & Compagnon dans la loge de la Discrétion à Zurich dont il est membre & receu maitre dans celle des amys unis », loge dont Vernet était toujours Vénérable. Le 6 mai et le 27 septembre 1774, réception de deux nouvelles lettres de la Discrétion, le Registre nous apprenant qu’en raison de la chaleur brûlante, il n’avait pas été répondu à la première. Elles sont lues à l’assemblée du 18 novembre, ensemble avec la réponse du Grand Maître Barbezat, scellée le 18 décembre.

Le Registre ne donne pas le texte de cette réponse dont j’ai retrouvé l’original dans les archives de Zurich. Elle présente un intérêt exceptionnel, car son contenu est presque exclusivement consacré à ce que la lettre dénomme l’écossisme de Zurich. Cette lettre expose l’opinion de la Grande loge de Genève à propos des grades additionnels et montre, contrairement à ce que certains historiens écrivent à cet égard, qu’elle avait des connaissances fort précises en ce domaine.

On en trouvera la transcription au chapitre 4.

Le 20 février 1776, « le Vble (Alexandre Girard) a fait lecture d’une lettre adressée par la loge de la Discrétion de Zurich, qui déclare se retiré de la Confédération ». Le Registre n’ajoute pas un mot de plus.

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